News internet du 7 nov 2008
La science à l’ère du web 2.0 recoupe un vaste ensemble de pratiques et d’instruments centrés sur l’utilisateur qui interrogent en profondeur les outils et les usages non numériques, non participatifs qui ont encore cours dans les institutions de recherche et d’enseignement. Antoine Blanchard, alias Enro, sociologue et agronome, co-fondateur du C@fé des sciences, est un observateur avisé des relations science-société et de la blogosphère scientifique. Il nous invite à faire un tour du côté des blogs de science et de comment, petit à petit, ils s’inscrivent comme des objets académiques de plus en plus identifiés.
En juin dernier, on les trouvait au salon parisien de l’équipement de laboratoire “Forum Labo”. En août, ils étaient à Londres dans les locaux prestigieux de la Royal Institution, à l’instigation de l’éditeur de la revue scientifique Nature. Qui donc ? Les chercheurs et scientifiques qui bloguent. On les trouvait aussi en avril en Allemagne au colloque “re:publica” consacré au Web 2.0 ou en septembre à Porquerolles, pour l’école doctorale d’été de l’Ecole des hautes études en sciences sociales et de Telecom & Management SudParis. Les voilà donc qui n’hésitent plus à se montrer, eux qui étaient souvent perçus comme le résultat du mariage de la carpe (l’académisme et la rigueur de la science) et du lapin (l’égalitarisme et le tout venant du web). Certes, le colloque américain “Science Blogging” (désormais dénommé Science Online) se dirige vers sa troisième édition et le Québec a vu fin 2007 la publication du premier livre consacré au phénomène, intitulé Science, on blogue !. Mais que ce déferlement d’initiatives touche les rives de la vieille Europe n’est pas anodin. En sortant du bois, en s’interrogeant sur leur but même et les conditions de leur existence, en se montrant plus matures que jamais, les blogs de science nous imposent de faire un point sur leur situation aujourd’hui.
Les blogs de science sont principalement tenus par des chercheurs, en particulier dans le monde anglo-saxon où leur nombre serait passé de 1000-1200 en mai 2007 à 1500-2500 à la rentrée 2008. La difficulté de cette estimation ne va pas en diminuant, surtout quand aucune définition consensuelle n’existe. Ainsi, les chercheurs blogueurs de la plateforme spécialisée ScienceBlogs parlent plus souvent de politique, à l’image du plus célèbre d’entre eux, PZ Myers du blog Pharyngula, tandis que de nombreux blogs abordant régulièrement des questions scientifiques sont tenus par des étudiants, des amateurs, des journalistes ou écrivains scientifiques qui échappent à toute classification. Mais la première population concernée reste évidemment celle des chercheurs eux-mêmes, une enquête américaine à paraître prochainement rapportant par exemple que 35% des chercheurs affirment utiliser les blogs en tant que consommateurs ou producteurs. S’ils s’emparent de cet outil pour de nombreuses raisons, trois grandes tendances ressortent des discussions entre blogueurs, de leurs réponses à la chaîne “Why blog?” et d’un récent article paru dans la revue académique Trends in Ecology and Evolution :
1) être présent sur la toile, construire sa niche et un lectorat qui peut les reconnaître comme une référence, même à l’échelle d’une quinzaine de personnes. Cette web presence passait autrefois par un site personnel, lequel semble détrôné aujourd’hui par le blog et l’interactivité qu’il permet. Surtout, ce réseautage informel est un prolongement naturel des conversations qui se tiennent lors des congrès scientifiques ou autour de la machine à café au laboratoire. Ironiquement d’ailleurs, la Royal Institution de Londres qui recevait les blogueurs en août affichait sur un mur cette citation d’Earl Wilson : “La pause café pourrait bien être le meilleur système de communication que la science se soit trouvée” ;
2) combler le manque d’ouverture et de transparence de la pratique scientifique. En témoignant au quotidien de leur travail, de leurs avancées ou hésitations, les chercheurs évitent de présenter la science comme une marche méthodique et implacable vers la vérité. En créant un forum de pairs à ciel ouvert, ils inscrivent aussi les blogs dans ce mouvement plus général de l’open science, dont des initiatives comme la revue PLoS ONE ou le wiki OpenWetWare rompent avec les habitudes de publication où quelques pairs anonymes décident de ce qui peut être publié ou non. On peut aussi voir là une réponse au physicien Richard Feynman, qui regrettait en 1965 dans son discours d’acceptation du prix Nobel que les articles publiés dans la littérature scientifique soient aussi propres que possible, ignorent les résultats négatifs ou le tâtonnement dont est finalement issue l’idée qui s’est avérée bonne… et donc qu’il n’y ait pas d’endroit où publier, “de manière digne”, ce qui a réellement été fait pour accomplir son travail ;
3) toucher le grand public. Le blog de science naît souvent en réaction à la part indigente des thématiques scientifiques dans les médias ou à la multiplication des jugements hâtifs, par exemple sur le réchauffement climatique (les déclarations de Claude Allègre et Vincent Courtillot en France ont été particulièrement réfutées sur le blog du journaliste de Libération, Sylvestre Huet, avec des échos sur de nombreux blogs de science) ou le créationnisme. En rentrant ainsi directement en contact avec un public hétérogène, non défini a priori (les moteurs de recherche permettant d’attirer des lecteurs même quand ils ne lisent pas de blogs), les chercheurs blogueurs répondent à une attente : selon l’Eurobaromètre de décembre 2007, 52% des sondés préfèrent que les chercheurs eux-mêmes, plutôt que des journalistes, leur présentent les informations scientifiques.
Étonnamment, ces trois objectifs assez disparates fusionnent très bien et contribuent à ouvrir un peu plus le laboratoire (Open laboratory est d’ailleurs le titre de l’anthologie annuelle des meilleurs billets de blogs scientifiques en anglais). Même très techniques, des blogs tenus par des scientifiques décrivant leurs recherches ou celles de leurs pairs arrivent à intéresser le grand public, ou au moins un public curieux. En effet, la frontière entre la science du laboratoire et celle qui est discutée dans la rue et dans les journaux devient de plus en plus ténue. Le LHC, un outil de pointe pour explorer les limites du modèle standard de la physique des particules ? C’est aussi une machine à éveiller les fantasmes ! Les cellules souches, une technologie qui progresse chaque jour ? Ce sont aussi de grandes questions sur la thérapeutique et l’éthique ! Le réchauffement climatique, une problématique qui mobilise un nombre inouï de chercheurs ? C’est aussi un phénomène qui nous touche directement ! Nous sommes désormais sous le règne de la science chaude, il n’est plus question d’attendre qu’elle soit refroidie et suffisamment solidifiée pour la sortir du laboratoire et fonder nos décisions dessus. Aussi, montrer la pratique scientifique au quotidien permet de remettre quelques idées en place et de casser quelques mythes qui n’engendrent que des incompréhensions. Non, la science n’établit pas de théories définitives, mais oui, certaines sont mieux établies que d’autres. Oui, la science est fortement ancrée dans un certain contexte et un expert parle bien de quelque part — que ce soit son pays, son institution ou sa discipline…
Mais les chercheurs n’ont pas le monopole des blogs de science : la communauté de blogueurs du C@fé des sciences compte également dans ses rangs deux journalistes, un ingénieur du corps des Mines, un médecin, un graphiste-vidéaste, un ingénieur travaillant dans l’industrie, etc. Cette population, la plus difficile à cerner, représente sans doute le futur des blogs de science, à mesure que la culture scientifique se répand dans la société et que des milliers d’amateurs commencent à avoir le droit de cité en science, par exemple au travers des projets de recherche participative. Nous sommes ici au cœur même de la déferlante des amateurs professionnels (”pro-am”), dont la culture souvent autodidacte vient compléter les savoirs académiques et s’impose fortement sur le web.
Longtemps stigmatisés ou prudents, les blogueurs scientifiques ont atteint une maturité qui les encourage désormais à témoigner largement de leur pratique, comme le montrent les manifestations évoquées précédemment. La notion de blog de chercheur, en particulier, n’est plus du tout incongrue ; ainsi, dans un sondage destiné à “évaluer l’implication personnelle des chercheurs et des autres acteurs de la recherche scientifique en termes de communication et de relations avec la société”, l’Institut des sciences de la communication et l’Institut de l’information scientifique et technique (tout deux dépendants du CNRS) n’hésitaient pas à poser la question : “Publiez vous des informations dans un blog ?” ; ou encore, le Centre pour l’édition électronique ouverte soutenu notamment par le CNRS a lancé à titre expérimental une plate-forme de blogs de recherche en sciences humaines et sociales, intitulée Hypothèses. Cette tendance fait dire à certains que le blog aujourd’hui est comme le courrier électronique hier : il s’apprivoise avec difficulté, on le regarde encore avec circonspection mais il sera banal demain et probablement que ce remue-ménage n’aura plus de raison d’être. Parle-t-on encore du courrier électronique comme d’un phénomène qui mérite d’être expliqué et justifié ? En attendant, nous avons pu nous rendre compte lors d’interventions en public à quel point cette blogosphère dans laquelle certains naviguent si facilement est hermétique à une majorité de chercheurs. La profusion de nuages de tags, l’organisation de la pensée en billets, l’absence de contrôle sur le contenu, la confusion avec Wikipédia… peuvent être des obstacles dont il faut prendre conscience si l’on veut rendre ce mode de communication plus intuitif et accessible.
Ce faisant, l’enjeu principal consiste à ne pas perdre ce qui fait la spécificité des blogs. Ils offrent en effet une tribune nouvelle à la masse productrice des résultats scientifiques, habituellement cachée derrière des dispositifs de communication institutionnelle et des publications académiques d’où disparaît le “je”. Comme le montre bien la subtile analyse de Thomas Söderqvist, les blogs de science réhabilitent le “prolétariat de la Multitude” face à “l’Empire des institutions de recherche”. Ainsi, contrairement à ce que semblent suggérer certains blogueurs dans un article qui vient de paraître dans la revue PLoS Biology, il ne faudrait pas que les tutelles absorbent cet espace de liberté et le soumettent aux mêmes contraintes que les autres publications académiques. L’intérêt de l’association C@fetiers des sciences, qui a émané du C@fé des sciences au début de l’année 2008, tient justement dans cette nuance. Elle a pour ambition de dynamiser la blogosphère scientifique et d’en augmenter la visibilité et la légitimité auprès du grand public, des journalistes scientifiques et des institutions de recherche, en les amenant au blog plutôt que l’inverse. Une aventure qui vaut la peine d’être tentée.
Antoine Blanchard
Je remercie Benjamin pour ses précieux commentaires sur une version préliminaire de ce texte.
















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