Le nov 27

Aperçu de quelques présentations à l’occasion de la première édition du Personal Democracy Forum Europe qui se tenait à Barcelone ces 20 et 21 novembre 2009.

Deux façons de faire de la politique électronique s’opposent - et se combinent à la fois. Celle de la gouvernance électronique (e-government) qui repose sur les outils dont disposent les autorités pour s’adresser au citoyens et vice-versa, et celle de la collaboration des citoyens entre eux (we-government). Une vision top-down et l’autre bottom-up pourrait-on dire : l’une serait plutôt européenne et l’autre plutôt américaine. Reste à savoir si elles sont réconciliables ?

Le 2.0 ne réussit pas partout

Pour le journaliste et universitaire Matthew Fraser (blog), nous avons besoin de mieux conceptualiser les problèmes. Certes, entre le modèle américain et européen, les dynamiques collaboratives ne sont pas les mêmes, mais c’est aussi parce que les sociétés ne sont pas les mêmes : alors que l’Amérique propose un modèle assez égalitaire, en Europe, la centralisation est bien plus présente.

Mais peut-être faut-il chercher ailleurs les raisons de cette différence de conception ? Pour Matthew Fraser, comme il l’explique d’ailleurs plus en détail sur son blog, l’élan social du web 2.0 a surtout réussit dans sa dimension marketing. Les 5 millions d’amis d’Obama sur Facebook ne sont pas là pour faire de la collaboration, ils sont là pour promouvoir la marque Obama. Le succès de la campagne politique d’Obama serait donc plus marketing que politique…

La transposition du web 2.0 dans le monde de l’entreprise, où ces outils étaient sensés transformer le management, a moins bien fonctionné que dans le monde des marques. D’un coup, il s’avère bien moins simple de faire collaborer les employés entre eux, d’autant que leurs supérieurs hiérarchiques ne sont pas tous disposés à voir leur autorité contestée par la base. Les évangélistes de l’entreprise 2.0 ont rencontré des résistances institutionnelles dans les entreprises et la mise en oeuvre d’un management par le changement s’est révélée plus difficile à réussir que de proposer des campagnes vidéos virales sur YouTube.

Les méthodes 2.0 appliquées aux autorités publiques connaissent encore moins de succès que dans les entreprises. Bureaucrates et politiciens ont une vision de la relation aux citoyens très verticale. Ici, plus encore que dans l’entreprise, changer le centre du pouvoir, transformer les relations entre les autorités et les citoyens est problématique. Les coopérations ne sont pas faciles, hormis peut-être dans le local concède-t-il en faisant référence à la plupart des réalisations collaboratives réussies comme FixMyStreet ou d’autres processus issus de l’innovation sociale.

Comme il l’explique sur son blog, on peut en conclure qu’il y a une opposition philosophique entre les évangélistes du 2.0, qui croient en la capacité humaine à agir de manière rationnelle et à collaborer pour atteindre des objectifs communs, et les tenants de méthodes verticales qui croient plutôt en la nature égoïste de l’homme. Sans compter, qu’il faut ajouter une dimension culturelle à cette dichotomie : la collaboration est ancrée dans les traditions du libéralisme et de l’égalitarisme anglo-américain, alors que l’Europe continentale a été façonnée par des siècles d’institutions autoritaires, notamment en France précise-t-il où la culture bureaucratique et la notion rigide de l’autorité est hostile aux valeurs sociales de la collaboration.

Pour convaincre, le 2.0 devra donc apporter des résultats mesurables et pragmatiques, comme il commence à le faire, en partie, quand il s’applique à la société de la connaissance.

La participation ne demande qu’à se révéler

Le discours de Tiago Peixoto (@participatory, blog) est à l’opposé de celui de Matthew Fraser. Chercheur à l’Institut universitaire européen de Florence,Tiago Peixoto s’intéresse à “identifier des facteurs qui contribuent à la réussite des politiques visant à renforcer la participation politique”.
La participation citoyenne n’est pas nouvelle, rappelle-t-il. “On dit seulement qu’une minorité souhaite participer, mais ce n’est pas vrai ! Les gens ne participent pas, car ils ne pensent pas que cela peut directement les aider !” Pour lui, qui a notamment étudié le fonctionnement des budgets participatifs à Belo Horizonte au Brésil et à La Plata en Argentine, la participation ne demande qu’à se révéler.

Jusqu’en 2004, le niveau de participation dans les budgets participatifs à Belo Horizonte stagnait aux alentours de 1,5 % des électeurs, nécessitant leur présence à des réunions physiques. Après avoir en 2006 lancé des budgets participatifs électroniques dotés d’un montant de financement pourtant plus faible, c’est quelque 10 % des électeurs qui ont pris part au processus… (comme il l’explique plus en détail dans un article à la page 23 de ce document (.pdf)).

La participation n’est pas un concept très rock’n roll reconnaît-il modestement, et il ne faut pas le mesurer uniquement par le nombre de personnes qui s’y agrège. Il faut aussi mesurer les non-participants qui supportent malgré tout le processus.

Certes, peu d’initiatives citoyennes parviennent à ce niveau d’engagement, mais si vous donnez au citoyen les moyens de s’impliquer, si vous prenez en compte leur participation d’une manière effective, alors peut-être cela changera. L’engagement des citoyens n’est pas facile, mais peut-on ne pas y répondre, ne pas chercher à l’améliorer ?

Ce que montre les exemples qu’a évoqué trop succinctement, c’est que la règle des 1% de participation, souvent vécue comme une limite indépassable, peut être dépassée par des actions de participation et de co-création suivies et spécifiques. Les limites technologiques sont souvent avancées comme étant un obstacle, mais ce n’est pas toujours le cas. Les modes de participation traditionnels également ne parviennent pas toujours à mettre en contact les gens entre eux, pour qu’ils décident collectivement. Agréger les préférences, les votes, les avis ne fait pas avancer. Il faut délibérer, débattre. Or, il manque encore d’outils en ligne pour aller plus loin que la consultation, pour structurer les débats afin qu’ils ne se limitent pas à de simples votes. “On n’obtient pas le meilleur des citoyens par de simples consultations, juste en leur demandant leur avis. La participation n’est pas un vote. Il faut aller plus loin.”

Stimulant, non ?

pdf europe

Tags : web 2.0, traffic, web

Articles relatifs

Le mar 12

Sommes-nous aussi coincés et procéduriers au regard de notre vie privée que la société de nos grands-parents l’était en matière de sexualité ? Dit autrement : assiste-t-on aux prémices d’un bouleversement similaire, d’un point de vue identitaire, à celui de la révolution sexuelle ?

Une maman augmentéeC’est la thèse esquissée dans un très intéressant article consacré aux bénéfices sociaux, personnels et professionnels du partage des données par les utilisateurs de réseaux communautaires et sociaux type “web 2.0“.

Pour le professeur Ravi Sandhu, responsable de l’Institut de la cyber sécurité à l’université du Texas à San Antonio, l’absence de pudeur des “natifs du numérique” (traduction de digitals natives, le surnom donné à ceux qui ont grandi environné de technologies de l’information) serait comparable à l’attitude désinhibée avec laquelle les jeunes des années 60-70 abordaient la sexualité :

“Au début, les gens avaient très peu d’inhibitions, et adoptaient des pratiques très risquées. Nous en sommes un peu à ce stade, en matière de partage de données. Avec le temps, les gens ont appris que ce n’était pas sans danger.”

Ce qui n’a pas empêché la libération sexuelle d’avoir lieu, et de profiter, in fine, à l’ensemble de la société.

La thèse est intéressante, la personnalité de ses auteurs ne l’est pas moins. Don Peppers et Martha Rogers, les auteurs de l’article, sont à la tête d’un cabinet de consultants spécialistes de la relation clients, et 1to1media, le journal où a été publié leur article, en est une filiale.

Ravi Sandhu, quant à lui, déclarait récemment qu’il travaillait “en synergie” avec la National Security Agency (NSA), le plus important des services de renseignement américains, qui a pour mission d’espionner les télécommunications : la NSA vient en effet d’implanter un nouveau supercentre de “fouille de données” (data mining, en VO) à San Antonio, et elle embauche un certain nombre des étudiants de Sandhu.

Sonde émotionnelleOn peut facilement comprendre que des gens dont le métier est d’agréger des données personnelles militent pour un changement de comportement vis-à-vis de la notion de vie privée, et cherchent à faire accepter l’idée que la population n’a rien à en craindre, mais tout y à gagner. Cette précaution prise, leur question fait-elle pour autant sens ?

Big Brother, un truc de vieux ?

Récemment on apprenait que si un mineur sur cinq fait effectivement l’objet d’avance sexuelle via l’internet (une proportion tombée de 19 à 13% entre l’an 2000 et 2006), 90 % de ces “avances” sont le fait de personnes du même âge.

Ces avances relèveraient, pour l’essentiel, de plaisanteries, mais feraient aussi de plus en plus partie du “nouvel ordre” amoureux : aux Etats-Unis, un adolescent sur cinq, et un jeune adulte sur trois, ont ainsi déjà envoyé des photos ou vidéos d’eux-mêmes, nus ou à moitié nus, par l’internet ou le téléphone mobile.

En France, un rapport parlementaire avançait il y a peu que de nombreux collégiens n’iraient plus aux toilettes de peur d’y être photographiés. Et les 3/4 des jeunes Américains sondés reconnaissent qu’envoyer des contenus sexuellement suggestifs “peut avoir des conséquences négatives sérieuses”, d’autant qu’ils savent (à 44 %) que ces contenus peuvent être partagés avec d’autres personnes que les premiers destinataires.

En tout état de cause, le jeu en vaudrait la chandelle : les éventuels dommages collatéraux que permettent ces technologies, complètement intégrées dans leurs vies, ne leur font pas plus peur que l’utilisation de la voiture, pourtant bien plus mortelle, n’effraie leurs parents.

Slate.fr publiait ainsi récemment une chronique de Matthieu Josse intitulé La peur de la géolocalisation, c’est un truc de vieux ? :

“La géolocalisation en temps réel, c’est un truc qui fait un peu peur à tout le monde. Et pourtant, vous n’y échapperez pas. Surtout vos enfants. Car cette technologie est déjà bien avancée et il n’y a aucune raison que les plus jeunes n’y trouvent pas une utilité sociale.”

BodyguardL’argument est un peu court. Mais les deux exemples d’utilisation donnés par Josse offrent une clef d’interprétation :

“Tout de suite, tout le monde a pensé à un aspect positif (savoir où est son môme) avant de verser dans la parano tendance espionnage (votre femme/mari sait où vous êtes et éventuellement où vous n’êtes pas censé être).”

Comme s’il était “normal” de pouvoir géolocaliser son enfant, alors qu’il ne le serait pas de le faire entre adultes. Comme si les “natifs du numérique” avaient complètement intégré le fait de pouvoir, en tout temps et tout lieu, être surveillé par une technologie.

Mieux : loin de le percevoir comme une atteinte potentielle à leur vie privée, ils se focalisent sur l’utilité sociale, et les bénéfices, que d’autres d’abord, et eux ensuite, pourraient en tirer.

Lors de l’université de printemps de la Fing de 2007, consacrée aux apprentis sorciers, plusieurs étudiants de l’Ecole nationale supérieure de création industrielle (Ensci) ne comprenaient pas pourquoi nous étions plusieurs à être perturbés par leur façon décomplexée d’imaginer des usages ludiques -et commercialisables- des technologies de surveillance (leurs affiches illustrent ce billet).

Plus précisément, ils estimaient que si nous avions été choqués, c’est parce que nous étions “vieux“, que ces technologies faisaient partie de leur vie, qu’ils avaient grandi avec, qu’elles ne leur posaient pas de problèmes et que nous devrions bien nous y adapter.

Le parallèle avec la révolution sexuelle s’arrête là. Au siècle dernier, les jeunes -et notamment les femmes- dénonçaient les tabous et carcans de la société, et voulaient plus de libertés. Aujourd’hui, les natifs du numérique ne militent pas “contre“, mais “pour” : ils vont dans le sens du vent, non seulement de ceux qui font profession de nous “profiler“, mais aussi de ceux qui prônent les notions de bien commun et de partage des données, pour une redéfinition de la notion de propriété tel qu’on le voit à l’oeuvre avec la culture du “Libre” (créative commons, logiciels libres).

Bionic eyeCar ceux que perturbent l’idée de voir leurs enfants (ou salariés, collègues, amis) être ainsi “espionnés” pointent surtout le risque de “contrôle à distance, de conformisme anticipatif (et) d’incitation à l’autocensure” qu’induit ce maillage et cette interconnexion de données, comme le rappelle Antoinette Rouvroy, du Centre de recherche informatique et de droit de l’université de Namur, dans un article intitulé “Réinventer l’art d’oublier et de se faire oublier dans la société de l’information ?” que vient de publier L’Harmattan dans un recueil sur La sécurité de l’individu numérisé. Comme l’expliquait Gilles Deleuze :

“Le propre des normes modernes, et c’est ce qui caractérise le passage progressif de la société disciplinaire décrite par Michel Foucault (…) à la société de contrôle (…), est que ce sont les individus qui doivent s’imposer eux-mêmes non seulement le respect, mais l’adhésion aux normes (…). Le pouvoir prend, dans la société moderne, la forme d’offres de services ou d’actions incitatives bien plus que de contrainte.”

Tous “à poil” sur le Net ?

Olivier Auber, volontiers provocateur, lançait pour sa part, l’an passé, et un peu à la manière de certaines communautés des années 70, un Club des naturistes numériques sur Facebook :

“A poil sur l’Internet, et de manière militante ! C’est l’Internet qui doit s’adapter à notre condition naturelle, pas l’inverse. A quoi sert la nature si l’on ne peut pas aller y batifoler à son aise ? A quoi sert le réseau si l’on ne peut pas y apprendre et rêver sans menaces (celles de la surveillance généralisée, du marketing, du regard d’autrui) ? 

Les naturistes numériques n’entendent rien protéger de leur intimité physique ou numérique. Ils veulent nager nu et librement dans l’immensité du réseau. Il veulent ressentir chaque vibration de la toile sans filtre et sans peur.”

A ceci près que le problème des naturistes, ce n’est pas d’être nu, mais la façon qu’ont certains de les regarder, notamment ceux qui restent habillés. Nombreux sont ceux qui, utilisant des espaces protégés des regards extérieurs (communautés virtuelles semi-fermées, profils Facebook à accès restreint, etc.) s’ébattent depuis longtemps sur le Net, en toute liberté, et y échangent photos, vidéos et messages persos sans craindre de les voir exposés au tout venant.

Mais plus nombreux encore sont ceux qui s’épanchent sans se protéger, s’exposant au risque de se voir licenciés, non recrutés ou humiliés pour des propos ou photos considérés, à tort ou à raison, comme déplacés.

Le naturisme se définit comme “une manière de vivre en harmonie avec la nature, caractérisée par la pratique de la nudité en commun, ayant pour but de favoriser le respect de soi-même, le respect des autres et de l’environnement“.

La notion de respect de l’autre, et de soi-même, est fondamentale. Or, confrontée à un regard extérieur, non préparé, non conscient des enjeux, et des règles, qui prévalent en la matière, la nudité peut choquer, ou être détournée de son objet initial.

Le chapitre intitulé “Little Brother is watching you” du recueil sur La sécurité de l’individu numérisé revient ainsi sur le débat qui a suivi la mise en ligne des salaires et déclarations fiscales des Suédois :

“Nous avons conclu que la qualité des informations est aussi reliée à la qualité de la lecture. Le fait de rendre accessible à tous des informations personnelles sans une vérification raisonnable de la qualité est dangereux : des individus peuvent être mal représentés et il n’existe pas d’assurance que les récepteurs de la (dés)information soient suffisamment compétents pour effectuer des jugements judicieux.”

De même que le naturisme n’est pas une incitation au voyeurisme, mais une liberté que certains, dans des espaces-temps bien précis (chez eux ou dans des “clubs” prévus à cet effet essentiellement), font le choix de vivre et d’assumer, et que l’on ne saurait contraindre tout un chacun à vivre nu, en tout lieu et tout le temps, la transparence devrait rester un droit, une possibilité, pas une obligation, encore moins une contrainte. C’est non seulement une atteinte à l’intimité, mais cela peut aussi être vécu comme une provocation par ceux qui se contentent de regarder, et une humiliation par ceux qui se retrouvent ainsi “mis à nu” par des étrangers.

Pour en finir avec la vie privée ?

Bill Thompson, célèbre éditorialiste spécialisé dans les technologies à la BBC, avançait récemment à la conférence Lift qu’on pourrait tirer partie de la fin de la vie privée qu’annoncent les sites sociaux et notre “société de bases de données“, et repenser ce que nous entendons par “personnalité“, ainsi que les frontières de ce qui relève du public, et du privé :

“Ceux qui n’hésitent pas à adopter, et utiliser, les technologies qui minent l’ancien modèle de vie privée ont énormément à apprendre à ceux qui craignent de voir leurs mouvements, habitudes alimentaires, amitiés et manière de consommer les médias être accessibles à tous.

Les utilisateurs de Twitter, Tumblr et autres outils de réseaux sociaux partagent plus de données, avec plus de gens, que le FBI de Hoover, ou la Stasi, n’auraient jamais pu en rêver. Et nous le faisons de notre propre chef, espérant pouvoir en bénéficier de toutes sortes de manières.”

Les détectives privés, récemment réunis en congrès, semblent du même avis, et semblent largement profiter de ce naturisme numérique : “Facebook est très efficace, bien plus utile que les fichiers policiers comme Edvige. La Cnil ne nous met pas des bâtons dans les roues. Les gens racontent toute leur vie en détail. Et le plus fou : les informations sont exactes, la plupart ne mentent même pas.

A ceci près que, comme le soulignait Daniel Kaplan, “Edvige stocke par principe de soupçon, sans nous demander notre avis ; les individus en réseau font des mêmes informations “sensibles” (et de bien d’autres qui le sont souvent moins) un usage stratégique, pour se construire eux-mêmes dans la relation aux autres, pour apparaître au monde sous un jour qu’ils auront au moins partiellement choisi. Du point de vue qui compte, celui des individus, de leur liberté et de leur autonomie, tout oppose donc les deux démarches !

La comparaison faite entre Edvige et Facebook a ceci de facile et démagogique qu’elle vise, non seulement à justifier un fichage policier, sinon illégal et amoral, tout du moins problématique d’un point de vue démocratique, mais aussi parce qu’elle justifie également toutes sortes de dérives. De même que le port d’une mini-jupe ou le fait de bronzer les seins nus ne sont pas des incitations au viol, l’exposition ou l’affirmation de soi sur les réseaux ne saurait justifier l’espionnage ni les atteintes à la vie privée.

Bill Thompson ne se contente pas de constater ce changement de statut de la vie privée. Pour lui, il devrait aussi constituer l’un des postulats d’un nouveau Siècle des Lumières, numérique, à bâtir. Il estime en effet que nos sociétés sont fondées sur des croyances à propos de l’intimité (et de la propriété) héritées des Lumières, mais qui seraient devenues obsolètes à l’heure où nos vies deviennent de plus en plus transparentes.

Pour lui, le droit à la vie privée repose également sur le fait qu’il est techniquement impossible de surveiller tout le monde, tout le temps. La technologie évoluant, Thompson prédit que, d’ici quelques années, nous serons tous sur écoute, par défaut, et que les autorités policières et administratives disposeront probablement d’un accès direct à toutes les données nous concernant.

Il faudrait donc en finir avec l’idée de la vie privée, ne serait-ce que parce que le droit à la vie privée, tout comme les mesures techniques de protection (DRM, censées brider l’utilisation faite de tels ou tels fichiers), ne sont jamais que des tentatives, vaines, d’enrayer la libre circulation et le partage des données.

“Si nous croyons en l’individu, si nous croyons que nous nous définissons essentiellement par les réponses que nous recevons de notre environnement et des gens qui nous entourent, alors l’intimité est une illusion qui n’est pas nécessaire.

Il faut repenser ce qu’est un être humain ! Pouvons-nous dépasser l’idée obsolète que représente la vie privée, la sphère privée, et prendre le risque d’essayer de vivre avec l’idée que la vie privée n’existe plus ? Certains en souffriront, d’autres iront également en prison, mais c’est peut-être le prix à payer pour bâtir un nouveau siècle des Lumières.”

Mais peut-on bâtir un nouveau Siècle des Lumières en partant du postulat que “certains en souffriront, et que d’autres iront également en prison” ? Et si la vie privée n’existe plus, que met-on en place pour lui succéder (sans forcément la remplacer) ? Et comment concilier les libertés inhérentes à nos démocraties avec le placement systématique sous surveillance de leurs citoyens de façons que ne renieraient pas les régimes totalitaires ?

La vie privée est la première des libertés

La réponse à toutes ces questions est peut-être à chercher du côté de ce que nous apportent, effectivement, les technologies de l’information en terme de libertés. La révolution sexuelle n’a pas fait de l’échangisme ni des orgies le B-A.BA de la sexualité, mais a permis de décomplexer, et libérer, le rapport à la sexualité. De même, ceux qui revendiquent la libre circulation de leurs données personnelles ont déjà commencé à désinhiber, et décomplexer, tout ou partie de la façon dont nous protégeons notre identité. Mais cela ne se fait pas sans stratégies ni valeurs de remplacement.

Tous ceux qui se sont penchés sur la notion d’identité numérique constatent que ceux qui passent une bonne partie de leurs vies sociales sur l’internet ont appris à en maîtriser les outils, à mettre en avant leurs compétences, qu’elles soient professionnelles ou non, leurs passions et expertises, et savent plus ou moins bien protéger ce qui relève à proprement parler de leur vie privée.

Ainsi, le journaliste de Mediapart qui, pour rebondir sur le désormais célèbre portrait Google d’un internaute lambda, publié par Le Tigre, avait décidé de me tirer le portrait, n’a pas trouvé grand chose d’attentatoire à ma vie privée (voir Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur moi mais que vous aviez la flemme d’aller chercher sur l’internet…). L’identité numérique est un processus, une construction, qu’il faut donc apprendre à maîtriser. Encore faut-il en avoir le droit, et la possibilité.

IPqueurEn conclusion de son article, Antoinette Rouvroy rappelle que la vie privée n’est pas “un droit fondamental parmi d’autres, elle est la condition nécessaire à l’exercice des autres droits et libertés fondamentaux” et que “le droit à la protection de la vie privée joue notamment le rôle d’un “système immunitaire de l’espace psychique”“.

La liberté d’opinion (de pensée plus d’expression), la liberté de circulation, et de réunion, les libertés politiques, syndicales et de culte, ne peuvent être exercée dès lors que l’on n’a plus le droit à la vie privée.

Et autant je doute que les marchands de données personnelles non plus que les partisans des logiques sécuritaires soient à même d’initier un mouvement d’émancipation similaire à la révolution sexuelle, ou au siècle des Lumières, autant il est effectivement fort possible que le processus d’émancipation, de partage et de libération de nos savoirs et compétences, tel qu’on le voit à l’oeuvre sur l’Internet, dessine effectivement les prémices d’un “nouveau monde“, moins hiérarchisé, moins contrôlé “par en haut“, et donc forcément plus démocratique et “par le bas“.

Comme l’écrivait également Daniel Kaplan dans son éditorial précité, “Et si, à l’époque des réseaux, l’enjeu était de passer d’une approche de la vie privée conçue comme une sorte de village gaulois – entouré de prédateurs, bien protégé, mais qui n’envisage pas de déborder de ses propres frontières – à la tête de pont, que l’on défend certes, mais qui sert d’abord à se projeter vers l’avant ? Il n’y aurait pas alors de “paradoxe”, mais un changement profond du paysage, des pratiques, des aspirations.

Jean-Marc Manach

Voir aussi les travaux (en cours) d’un groupe de travail “Informatique & libertés 2.0 ?“, réuni dans le cadre du programme “Identités actives” de la Fing.

confiance, géolocalisation, identités actives, lifelog, lift09, réseaux sociaux, sécurité, surveillance, traçabilité

Tags : php, déclaration, Twitter

Articles relatifs

Le mar 11

La façon dont nous aimons, rencontrons l’autre et échangeons avec lui a été profondément transformé par les technologies, comme le montre le succès des sites de rencontre. Les technologies savent-elles nous parler d’amour et comment ? C’est la question que posait la conférence Lift au sociologue Baba Wamé et à Frank Beau.

Stratégies amoureuses à l’heure des sites de rencontres

Baba Wamé est sociologue, enseignant à l’Ecole supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication à l’université de Yaoundé et a soutenu une thèse à Paris II sur les usages de l’internet au Cameroun. Le Cameroun est un pays de 18 millions d’habitants, rappelle-t-il, qui compte 500 000 utilisateurs d’internet dont 350 000 qui se connectent depuis les 2500 points d’accès publics. Baba Wamé a étudié les usages des sites de rencontre auprès des Camerounaises. Ces femmes, ces” tchatcheuses” comme il les appelle, ont entre 18 et 34 ans en majorité, un niveau scolaire peu élevé, et ne sont pas toutes célibataires loin s’en faut (certaines sont même mariées et font des rencontres parfois avec l’assentiment de leurs maris). Elles viennent surtout du Sud du Cameroun chrétien (par rapport au Nord, musulman, où l’internet est moins présent). En se connectant aux sites de rencontres, ces femmes cherchent à changer leur vie et celle de leur famille par le mariage, ainsi qu’à avoir des enfants métis (ce qui semble être particulièrement valorisant dans la société camerounaise contemporaine, à l’image de Yannick Noah, l’un des emblèmes du pays). “Partir, c’est trouver une alternative à la misère”, rappelle Baba Wamé.

Baba Wamé sur la scène de Lift09 par MRTNK
Image : Baba Wamé sur la scène de Lift par MRTNK.

Outre le fait que sur les sites de rencontre, les femmes peuvent s’inscrire gratuitement, la facilité d’utilisation de l’internet et l’amélioration des lieux de connexion (débits élevés, salles climatisées, box assurant la discrétion nécessaire pour se déshabiller devant l’oeil de la webcam…) ont été des facteurs qui ont facilité l’appropriation d’internet par les Camerounaises. “Les femmes camerounaises ont des techniques pour accrocher les hommes sur le net, notamment en établissant des stratégies pour sélectionner les fiches personnelles des partenaires potentiels (elles ne veulent pas des jeunes de moins de 30 ans, ni des noirs américains, et la Suisse est l’un de leur premier pays cible). Ces femmes doivent entretenir de bons rapports avec les moniteurs de cybercafés, car beaucoup surfent sans jamais être allés à l’école, sans même parler le français ou l’anglais, d’où la nécessité d’entretenir parfois de très bonnes relations avec les responsables des cybercafés. Enfin, il faut se souvenir que pour dénicher l’âme soeur, il faut être présent très régulièrement sur ces sites de rencontre : entre 4 et 5 fois par semaine. Chaque mois, il leur faut trouver quelque 150 euros pour supporter leurs frais d’accès, dans un pays où l’on vit avec moins de 2 euros par jour. Toute la famille participe pour financer la connexion, dans l’espoir que les relations internautiques finiront par un mariage, qui aura des retombées financières positives pour toute la famille.

A Yaoundé, seulement 10 à 15 % des Camerounaises qui utilisent un site de rencontre finissent par se marier. Mais 60 % de celles qui trouvent un mari en Europe finissent dans un réseau de prostitution. C’est peut-être cela la réalité des sites de rencontres vue d’Afrique.

Metromantics : le métro romantique à l’heure des TIC

Frank Beau est un chercheur indépendant (qui a souvent contribué à InternetActu.net), auteur d’un excellent livre sur les transformations de notre culture à l’heure des jeux vidéos (Culture d’univers). Il s’est intéressé pour la Régie autonome des transports parisiens (Ratp), aux transformations de nos relations dans les transports. A quoi ressemblera le métro de demain ? Il sera à la fois un moyen de transport et d’échanges, assure Frank Beau. “Mais comment une machine à flux peut-elle organiser un tissage entre les particules ?” Internet permet-il d’éclairer l’avenir de nos échanges dans le métro ? Ce sont quelques-unes des questions que pose “l’amour mobile” (alias “metromantics”), l’étude que Frank a réalisée pour la Ratp et qu’il nous présente.

Assurément, le métro est un endroit propice à la rencontre, comme le montrent les sites de “retrouvailles” tels que DisLeLui ou ParisBulle, qui servent aux usagers à lancer des bouteilles à la mer pour retrouver les personnes qu’elles y ont rencontrées. Frank est parti des récits postés sur ces sites pour les analyser et découvrir la forme commune à ces messages, qui tous se structurent de la même façon : un lieu, une histoire (avec un début et une fin), un désir, un espoir. Le langage qui se met en place entre deux personnes qui se croisent dans le métro est le contraire d’internet : c’est un langage non verbal, qui s’appuie sur le regard. Le regard est un choc électrique. Il est la “connexion”. Mais comment passer de la connexion à l’échange ? Du regard au sourire ? C’est souvent ce que racontent les histoires que les gens postent sur ces sites. Pour cela, il y a des objets transitionnels : les corps bien sûr (le contact de la main, de l’épaule, des cheveux, voire de la nourriture…) composent des manières de se rapprocher selon un complexe “Tétris des corps”. L’espace et le temps également : se rendre compte qu’on est dans le même espace, qu’on partage le même temps, qu’on participe de mêmes communautés de déplacements est important. Enfin, il y a de vrais objets transitionnels comme la musique, la lecture (le livre est en cause dans la moitié des annonces et donne prétexte à communication, car c’est à la fois ce qu’on lit et ce que les autres lisent qu’on lit) ou les téléphones mobiles. Dans le romantisme urbain de la rencontre, on projette assurément l’imaginaire amoureux d’une époque.

Frank Beau à Lift09 par MRNTK
Image : Frank Beau sur la scène de Lift par MRTNK.

Qu’est-ce qui explique qu’il y ait des coups de foudre dans le métro ? C’est d’abord la coprésence ainsi que la diversité du public (qui démultiplie les possibles), mais également la force d’un lieu qui privilégie la communication non verbale (en cela, le métro est l’anti-internet, qui “verbalise d’abord”). Le métro est une zone autonome temporaire, comme la définissait Hakim Bay, qui favorise l’intensité, qui focalise toute action ou tout regard en acte pour ceux qui participent du même espace. C’est ce qui explique que le métro, ce théâtre de l’éphémère, favorise des émotions particulières.

Dans ce contexte, les technologies de rencontre permettent de resynchroniser nos émotions, comme LoveGetty, le service original de BlueDating (de rencontre par mobile via la technologie sans fil Bluetooth, permettant de détecter à proximité des profils complémentaires au sien) né au Japon en 1998. “Ne sommes-nous pas en train d’inventer des techno-phéromones ?”, s’amuse Frank Beau. Les technologies nous permettent d’augmenter le territoire de négociation de nos rencontres (à l’image des papillons capables de ressentir leurs partenaires jusqu’à 10 kilomètres). Les profils des sites sociaux deviennent les signaux de ces phéromones. Reste à comprendre les codes sociaux de la négociation dans la relation qui s’instaure. Est-ce que la technologie peut les faire évoluer ? C’est ce à quoi s’amuse Frank Beau en imaginant un scénario délirant sur l’amour au 21e siècle. Que donnerait le développement du mobile dating, la “technopheromonisation” des espaces publics urbains, les oppositions et frictions entre les biolovers (ceux qui privilégient le processus biochimique dans la rencontre) et les technolovers (qui privilégient les outils de rencontre électroniques)… s’emballe Frank Beau, jusqu’à imaginer extraire une énergie de ces coups de foudre (le libidon) et développer un jour une phéromonnaie, nous permettant d’échanger l’énergie de nos sentiments…

Fou ? Forcément, mais ne faut-il pas un peu de folie pour oser parler d’amour sur l’internet à l’heure où la comparaison des profils tient lieu de sentiments ?

lift09, web 2.0

Tags : web 2.0, code, traffic

Articles relatifs

Le fév 27

Lancé par le premier ministre en avril 2008, l’exercice de prospective France 2025 a réuni 8 groupes de travail, 350 experts, afin de tracer une “cartographie du futur“, et proposer un “GPS de l’action publique“.

France 2025Faute d’avoir pu consulter les rapports des groupes de travail -qui n’ont semble-t-il pas été rendus publics (1)-, le 1)-, le rapport final, remis par Eric Besson juste avant qu’il ne passe du secrétériat d’Etat chargé de la prospective au ministère de l’Immigration, mérite un moment d’attention, au moins pour les deux grandes notions qu’il évoque.

Favoriser les “classes créatives” à la française

Le rapport souligne ainsi l’évolution du rapport au travail, et l’importance de la notion de “classe créative” élaborée par Richard Florida et qui réunirait ceux qui, sans se considérer consciemment “comme une classe ont en commun une philosophie de la vie qui met l’accent sur la créativité, l’individualisme, la différence et le mérite” :

Ces personnes s’emploient à résoudre les problèmes d’une façon créative, en s’appuyant sur des sommes complexes de connaissances pour régler des problèmes précis, ce qui exige généralement un degré élevé d’instruction et, par conséquent, un capital humain de grande qualité. Ce qu’on attend généralement d’eux, c’est de penser par eux-mêmes. Ils appliquent ou allient des façons d’aborder les problèmes d’une façon particulière adaptée à la situation, font preuve d’un grand discernement, tentant peut-être quelque chose de radicalement nouveau de temps à autre.

Une approche que d’aucuns pourraient rapprocher de l’approche qu’ont les Américains de la “culture hacker“. Traduit en français par Eric Besson, cette “classe créative” prend une tout autre teneur, et tournure. Celui qui n’était alors pas encore secrétaire général adjoint de l’UMP la résumait en effet comme suit :

Cent ouvriers peu qualifiés qui choisissent ou qui sont contraints de se former pour passer d’un secteur en déclin à un secteur d’avenir contribuent, collectivement, autant à la richesse de la France que le créateur d’une entreprise de même taille, ou que l’expert qui publie l’étude sur laquelle se fonde le précédent pour construire son projet.

Mettre sur le même plan 100 chômeurs en reconversion, un chef d’entreprise et l’expert qui lui permet d’élaborer son “business modèle” est d’autant plus étranger à la culture économique française que “la France se caractérise par une faible coopération entre dirigeants et employés et, au total, des relations marquées par la défiance“. Un état des lieux qualifié par Besson de “scénario noir à éviter“.

Il conviendrait pour cela d’inventer de nouvelles organisations, relations et innovations sociales, afin d’augmenter la réactivité et la souplesse des entreprises, et de développer les réseaux, contenus et usages du numérique. Sans être inscrite noir sur blanc, la référence au web 2.0 apparaît en filigrane, “les nouvelles technologies favorisant une gestion plus décentralisée, qui repose sur l’autonomisation des employés et sur une participation active des salariés“.

Reste que le concept même de “classe créative” est aussi décrié par certains plusieurs chercheurs (.pdf), qui dénoncent “son approche statistique pseudo-scientifique” sa “perspective reaganienne de l’économie“, qui serviraient surtout les intérêts du consultant qu’est aussi Florida, mais aussi le fait qu’”il n’existe pas l’ombre d’une donnée empirique pour étayer aucune des hypothèses centrales de la théorie de la classe créative” :

Cette exhortation à la mise en oeuvre de politique en faveur de la classe créative n’est-elle pas qu’une forme nouvelle de la tendance libérale à la réduction de l’Etat providence pour les plus démunis parallèlement aux incitations fiscales pour les entreprises et les plus riches ?

Le “voile de l’ignorance” : un “choix de civilisation”

Le rapport souligne également une “tendance prononcée au ‘désenchantement du progrès’ : face aux innovations, nos concitoyens ont tendance à en surestimer les risques, et à en sous-estimer les bénéfices“. Le principe de précaution de semble pas emporter les suffrages de Besson :

Savoir que l’usage d’une technologie comporte un risque est une chose, une autre est de pouvoir évaluer ce risque et, par exemple, de savoir s’il est très supérieur ou au contraire très inférieur au risque que prend, par exemple, un Français qui utilise une automobile quotidiennement (2).

Eric Besson note cela dit, quelques lignes plus loin, que “les perfectionnements de la génétique et des nanotechnologies devraient permettre des progrès notables, comme le diagnostic précoce d’un nombre croissant de maladies“, privilégier une médecine plus préventive que curative, et donc relativiser les statistiques globales au profit d’une “individualisation des risques“, ce qui n’est pas sans poser problème :

Cette prédictibilité et cette individualisation peuvent avoir leur revers. Mal comprises, elles risquent de mener certains à des diagnostics simplistes, et conduire à stigmatiser comme malade une personne n’ayant même pas développé le premier signe de pathologie. Surtout, ces nouvelles technologies (…) pourraient donner la possibilité de discriminer des individus selon le risque qu’ils présentent.

Eric Besson propose dès lors de “maintenir intact le “voile d’ignorance” (3) qui nous interdit de désigner par avance lequel d’entre nous coûtera le plus cher à la société (et de) définir des verrous -et des sanctions lourdes lorsque ces limites seront transgressées- qui interdisent la collecte et la diffusion de l’information sur certains des aspects les plus intimes de notre vie“. Un “choix de société” qui relève de la “décision politique“, sinon d’un “projet de civilisation“.

Les possibilités accrues de traitement de l’information pourraient également accroître à l’excès la notion de responsabilité. Ceux qui, présentant un risque de diabète, n’auraient pas suivi scrupuleusement les prescriptions que le corps médical aurait définies pour leur bien risqueraient de se voir sanctionnés (par exemple, en payant plus cher leur protection sociale), avant même l’apparition du moindre signe de pathologie. Le veut-on ? Souhaiterons-nous fixer des limites à ces pratiques ou bien les conditionner à des obligations préalables d’information et de prévention ?

Le scénario rejoint ici celui de la levée du voile d’ignorance, mais en le conjuguant avec une notion de culpabilité. La promotion de la responsabilité ne doit pas aller trop loin. Autant une société d’assistanat et d’irresponsabilité absolue n’est pas un modèle souhaitable, autant la responsabilité totale peut induire un modèle de société tout aussi repoussant.

Vers une “carte d’identité génomique” ?

Des politiques qui seront cela dit, et tout comme les entreprises, juges et parties, non seulement parce qu’ils seront tous deux maîtres d’oeuvres, et destinataires, des informations collectées, mais aussi parce qu’il est question de redéfinir la notion de “service public” afin, entre autres, de développer la “coproduction de la sécurité” par une “multiplication d’offres professionnelles par les entreprises de sécurité et d’assurances“, voire une “privatisation de l’espace public“.

Eric Besson note ainsi que “les Etats et les entreprises disposeront de moyens massifs de collecte et de traitement des informations sur chacun (qui) iront au-delà de la carte d’identité numérique; elles pourraient inclure une sorte de “carte d’identité génomique”, au fur et à mesure qu’établir une carte génétique coûtera de moins en moins cher“.

Eric Besson souligne également “le risque que l’angoisse sécuritaire ne conduise la société à adopter des conceptions déterministes, en matière de criminalité et de délinquance“. Le rapport “Technologies et vie quotidienne” anticipe ainsi une “ville sûre” passant par “un essor des technologies et services de localisation, de communication, de reconnaissance (biométrie), de prévention et d’anticipation“. Une vision que Besson “ne partage pas (…) Hormis des cas extrêmes de récidives, l’imputation de faits délictueux par une logique probabiliste me semble poser des questions qui mériteraient une analyse plus approfondie !

Evoquant le maillage et l’interconnexion silencieuse des puces et identifiants de l’”internet des objets“, Eric Besson est formel : “il s’agit d’éviter qu’il ne livre sur chacun de nous des informations que nous aurions souhaité ne pas divulguer (ce) pourquoi le “droit au silence des puces” mérite non seulement d’être proclamé, mais surtout mis en oeuvre de façon effective.

Reste à savoir si ses propositions en matière de “silence des puces” seront suivies d’effets, mais aussi et surtout quelles seront les décisions politiques en matière d’interconnexion de données, et si les choix “politique (et de) civilisation” qu’il appelle de ses voeux sera bien celui du “voile de l’ignorance“, et donc de la présomption d’innocence, ou bien celle de la levée de ce même voile, et d’une société basée sur la responsabilité totale, et donc la “culpabilité“.

Notes :
1. Contacté, le secrétériat d’Etat à la prospective n’a pas été en mesure de répondre à nos questions, qui portaient sur la mise en ligne de la série de rapports des groupes d’experts, et sur les suites à attendre du compte-rendu qu’en a fait Eric Besson.

2. Les statistiques à ce sujet évoque le chiffre de 87,9 tués par million de Français, la moyenne européenne étant de 88,5. Si, en France, on dénombre toujours 6 morts pour 100 accidents corporels, en vingt ans, le nombre de tués aurait été divisé par plus de 2, alors que la circulation augmentait de près de 80 %.

3. Pour le philosophe libéral américain John Rawls, le “voile de l’ignorance permet de mettre en place une forme d’égalité, et donc de justice sociale, dans la mesure où personne ne connaît “sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social, pas plus que personne ne connaît le sort qui lui est réservé dans la répartition des capacités, et des dons naturels, par exemple l’intelligence, la force, etc.“. Pour Amartya Sen, prix Nobel d’économie, il en va aussi d’une conception politique de la justice : “les inégalités existantes sont vécues comme étant socialement justes. Les règles de justice sociale définies par Rawls sont des règles d’équité. L’équité ne s’oppose point à l’égalité puisqu’elle découle d’une configuration différente du système des inégalités. La recherche de l’équité » devient la quête d’une forme supérieure d’égalité“.

biotechnologies, identités actives, internet des objets, politiques publiques, prospective, traçabilité

Tags : web, réseau, FAI

Articles relatifs

Le fév 11

Et si les étiquettes intelligentes (les puces RFiD) se mettaient en mode “2.0“, et devenaient plus participatives et ouvertes aux usages des gens - selon la définition du web 2.0 qu’on en retient ? Plusieurs projets en revendiquent l’épithète. La question reste de savoir ce que cette “RFID 2.0” exprime au juste. Et ce qui sera réellement fait, au-delà des propositions.

Pour certains, la RFiD “2.0” consiste à rajouter les données de traçabilité issues de la lecture des puces à des applications ou process existants, ou à les partager avec d’autres sociétés.

D’autres y voient un moyen d’aller plus loin dans la fouille de la réalité (”reality mining“, en anglais), à l’instar de cesservices de géolocalisation, dans l’espace et en 3D, capables de repérer des étiquettes RFiD à plusieurs dizaines de mètres de distance, au beau milieu d’un container truffé d’objets, de métaux et de liquides faisant écran par exemple. Le dernier en date à avoir utilisé l’expression “RFiD 2.0“, S3Edge, y voit pour sa part une façon d’optimiser la relation client, et d’accélérer le temps de réaction des fournisseurs, et se sert surtout du terme pour faire la promotion de la nouvelle plateforme Microsoft BizTalk RFiD Mobile.

Mais la vision de la RFiD 2.0 que propose Henrik Granau, de la société de sécurité RFiDSec est autrement plus stimulante. Elle a d’ailleurs été reprise (.ppt), telle que, par le projet Casagras qui, financé par l’UE, a pour objectif d’aider la Commission européenne à envisager l’évolution de la RFiD et de l’internet des objets.

La puce RFiD est un ordinateur

Granau part du constat que les puces RFiD ne servent plus seulement à remplacer les codes-barres, qu’il y en aura de plus en plus, avec de plus en plus de données dedans. Dans le même temps, les consommateurs sont de plus en plus nombreux à voir dans le maillage de ces puces “intelligentes” une forme d’érosion, sinon d’atteinte, à leur vie privée, ce que la consultation lancée par la Commission européenne en 2006 avait entre autres démontré.

Du temps où il était commissaire à la CNIL, Philippe Lemoine (qui préside également la Fing, éditeur d’Internet Actu) avait contribué à faire reconnaître les puces RFiD comme des identifiants personnels. Co-Président de GS1 France, l’organisme de standardisation des codes-barres et des puces RFiD, il avait aussi proposé de désactiver les puces lors du passage en caisse, afin de garantir la “clarté des « règles du jeu », le rappel au droit individuel d’être exposé ou non aux TICs, la dimension de confiance nécessaire entre consommateurs et acteurs du commerce, la transparence des objectifs et des moyens, la concertation de tous les acteurs et le partage de valeurs communes“.

Mais pour Henrik Granau, désactiver les puces reviendrait à empêcher l’internet des objets de se développer. Il propose donc de les considérer, non plus comme des étiquettes passives, mais comme des ordinateurs, dans toutes leurs potentialités :

RFiD 1.0 vs 2.0, par RFiDSec

Et pour que cette “RFiD 2.0” puisse se développer, il convient d’en redonner le contrôle et le pouvoir à l’utilisateur, de sorte qu’il puisse définir qui a accès à quelles données, quand, et pour quelles utilisations, mais aussi de l’autoriser à écrire, et effacer, tout ou partie des informations :

RFiD 2.0, par RFiDSec

Pour Henrik Granau, l’internet des objets ne pourra se développer si le contrôle des puces n’est pas redonné à ceux qui, précisément, se retrouvent “pucés” :

“Nous sommes au début d’une nouvelle vague dans l’utilisation de la RFiD. La première visait à remplacer les codes-barres. La seconde étend considérablement l’horizon. Considérer les puces RFiD comme des ordinateurs, et s’assurer que les utilisateurs disposeront d’un contrôle complet et exclusif de leurs données et communications, rendra possibles de très nombreuses applications dans de nombreux secteurs. L’industrie de la RFiD doit donc résoudre dès aujourd’hui les problèmes de vie privée et de sécurité auxquels ils sont confrontés.”

Mais concrètement, à quoi pourrait-on s’attendre ? Comment contrôler des puces quand leurs identifiants appartiennent à des bases de données commerciales sur lesquelles on n’a aucun accès ? Dit autrement, et en cas de partenariat, par exemple, entre Gillette et la RATP pour tracer les acheteurs de rasoirs qui empruntent les transports en commun, à quoi aurions-nous accès, et que pourrions-nous contrôler ? La RATP nous demanderait-elle l’autorisation de tracer le fait que l’on a un rasoir Gillette dans notre sac ? Se contenterait-elle de nous indiquer que nous sommes tracés ? Et si oui, comment : par Bluetooth sur nos portables, par un affichage du type “Souriez, vous êtes pucés” similaire à celui relatif à la vidéosurveillance, par une mention rajoutée au service web répertoriant tous les accès à nos puces RFiD ? Ou, plus simplement, ne serons-nous informés de rien ?

A qui profite la puce ?

Le modèle proposé par Granau est séduisant, mais il ne résoudra pas les problèmes de confidentialité posés par les sites de réseaux sociaux et du “web 2.0“, que certains qualifient d’”esclavage 2.0” dans la mesure où leur modèle économique repose en tout ou partie sur la commercialisation des informations et données personnelles que nous leur confions sans contrepartie financière, et bénévolement.

On le sait, les utilisateurs du web 2.0 et des sites sociaux se fichent” (à tous les sens du terme) de ces questions de vie privée, ne serait-ce que parce que les services offerts en échange leur donnent l’impression de valoir ces libertés qu’ils acceptent de concéder, et les risques associés. Mais la question ne se pose pas de la même manière avec l’internet des objets.

L’internet, qui n’a pas été conçu pour être sécurisé, s’est développé grâce aux usages et contenus créés par ses utilisateurs. A l’inverse, l’internet des objets et la RFiD ne se développent pour le moment qu’au profit de l’industrie, et ne pourront faire l’économie de la sécurité -ne serait-ce que pour éviter l’espionnage industriel. Des conditions de leur rencontre, et de leur interconnexion, dépendra notre future vie numérique. Mais il n’est pas certain que des outils permettant des usages aussi différents arrivent facilement à trouver des points d’entente, d’accroche qui ne soient pas des points de frictions.

Sans compter que d’un côté, nous avons des industriels, qui veulent fluidifier leurs flux et process, et en assurer une meilleure traçabilité. De l’autre, nous avons des professionnels de la sécurité informatique qui démontrent que les puces sont piratables, et en appellent à plus de respect de la vie privée de ceux qui, indirectement, seront pucés. Entre les deux, nous avons des instances de régulation qui en appellent au “silence des puces“.

Pour l’instant, les usages de la RFiD sont essentiellement industriels, mais touchent de plus en plus les consommateurs. Alors que Benjamin Bayard, président de FDN (French Data Network), le plus vieux fournisseur d’accès Internet français, tirait récemment la sonnette d’alarme en déclarant que les principaux acteurs industriels des réseaux ont “intérêt à transformer l’internet en Minitel” (question qui se pose également en matière de téléphonie mobile), la question reste de savoir si l’internet des objets sera “au service” de ses utilisateurs, considérés comme coproducteurs, à l’instar de ce que propose Granau, ou bien au seul profit des prestataires de service (et sans réelle valeur ajoutée dont ils pourraient profiter).

Dans le premier cas, nous aurons des puces fonctionnant comme autant de briques informatiques (logicielles et/ou matérielles) et dont les usages seront définis par la communauté. Dans le second, une infrastructure “top-down” pour qui les clients finaux ne seront que des consommateurs ou usagers etiquetés, à la manière de ce qui se passe, par exemple et pour l’instant, avec le passe Navigo.

Dans les deux cas, les problèmes de surveillance et de traçabilité posés par la RFiD restent entiers, nos objets seront pucés, et nos activités tracées. Il faudra donc, non seulement sécuriser l’infrastructure, mais aussi en rassurer les utilisateurs, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

identités actives, internet des objets, mobilité, sécurité, surveillance, traçabilité

Tags : numérique, blog, wiki

Articles relatifs